Une aventure de Sherlock Holmes

 

   



                Narines animales


    Voilà quatre jours que ça a commencé. Je m'en souviens comme si c'était hier… Je venais d'enfiler à la va-vite ma robe de chambre en cachemire - le présent d'un cousin qui avait trouvé la fortune puis la ruine du côté de Bénarès, mais voilà une autre histoire qui nous égarerait sur des chemins de traverse -, lorsque j'entendis les récriminations somme toutes habituelles de Mrs Hudson, notre logeuse. Dieu me pince si je puis aujourd'hui relater précisément quel différend opposait cette fois-là Mrs Hudson à Holmes, mais il est indéniable que cette altercation resta tout aussi gravée dans ma mémoire que le dragon sur le dos de soie de ma robe de chambre. Car, aussi stupéfiant que cela pût paraître, Holmes resta sans réaction. Je m'étais, d'un soupir, préparé au pire : discutailleries à n'en plus finir, menaces, bouderies, claustrations, qui au salon, qui dans sa chambre, à propos des vétilles qui opposaient pour la moultième fois Mrs Hudson à mon ami et colocataire. Mais non. Rien de cette routine bi-mensuelle qui faisait de moi l'involontaire arbitre des querelles domestiques de Holmes et de notre logeuse. Sherlock resta coi.
    La tension retombée, je me rendis au salon et affectai une indifférence boudeuse, tout en sommant Mrs Hudson de m'apporter une tasse de café serré, ce qu'elle fit sans desserrer les dents, visiblement aussi outrée par l'absence de réaction de mon ami que par le motif originel de leur discorde. Elle fit couler le breuvage noir avec une brusquerie inhabituelle, et le café déborda jusque dans la soucoupe. Mais je me résolus à n'en rien faire remarquer… Les premiers rayons d'un soleil d'avril perçaient déjà la popeline des rideaux de notre double garçonnière de Baker Street et il n'était pas question de gâcher ce moment rare et qui ne durerait même pas ce que durent les roses, en m'immisçant dans les querelles sans objet de deux fortes têtes.
    La lecture du Times ne me rassura point. Aucune histoire n'en transpirait, aucun fait divers, aucun entrefilet, aucun message crypté dans les classifieds ne présentait le moindre intérêt, la moindre ambiguïté qui nous eût permis, à Holmes et à moi-même, d'exercer à nouveau notre sagacité déductrice, rouillée ces temps-ci par l'inactivité, le confort et la routine des jours heureux et sans histoire.
    J'en supputai que Holmes était sujet à l'une de ces crises de neurasthénie qui s'emparent de lui lorsque le monde est monde et que les gens heureux vont gaiement, sans bruit, dans des rues sans ombres, sans réverbère et sans malfrat. Lorsque la vie suit, languissante, son cours mesquin, comme la Tamise avant les crues.
    Mais non. Dans ces cas-là, avant de s'enfermer dans ses quartiers en claquant les portes, avant de m'emprunter - sans égard pour ma profession - la lanière de cuir dont il se fait un garrot pour ses nauséabondes injections, Holmes se saisit de son violon et nous serine de ses interminables mélopées, des arias italiennes qu'il tient de sa mère, jusqu'à ce que, n'en tenant plus, je me voie contraint d'aller au pub le plus proche oublier dans un excès d'alcool la mélancolie musicale de mon "home sweet home".
    Non. Holmes n'est même pas déprimé.
    Serait-ce Moriarty qui aurait, une nouvelle fois, par ces canaux occultes dont il a le secret, pris contact avec son frère ennemi ? Mais non. Dans ces cas-là, Holmes déborde d'une hyperactivité fiévreuse, s'emballe comme un jeune homme piqué au vif par un défi qu'il faut relever. Non. Ce n'est pas ça…
    Une idée saugrenue me traversa l'esprit alors que je me servais, faute de Hudson, une deuxième tasse de café arrosée de crème. L'amour ? Holmes ? Une rencontre ? Mon esprit, parfois excessivement sentimental, s'en va planer sur ce timide rai de soleil, au-delà des brumes qui montent du fleuve, et je me prends à rêver de ce jour béni où, nature oblige, nos chemins divergeront afin que lui comme moi fondions enfin une famille.
    Mais Holmes n'est pas sorti de la semaine et, à moins qu'il ne se fût éclipsé en catimini un soir récent, n'a pu décemment faire de rencontre. A moins que…
    Voilà neuf jours maintenant, mon ami a disparu presque une nuit entière, et je me suis fait un sang d'encre, allant jusqu'à fouiller dans ses réserves… dans ce tiroir où il cache cette énergie factice qui le maintient en alerte lorsque le spleen est trop fort.
    Etait-ce ça ? Cette absence prolongée, incongrue, et dont il n'avait pas voulu parler le lendemain ? Etait-ce là la raison de son soudain mutisme ? De cette insupportable et hautaine distance ?
    Je n'eus pas le temps de m'interroger plus avant. Holmes surgit dans la pièce en faisant claquer la porte de sa chambre contre le vaisselier du salon. J'en lâchai ma tasse de stupeur, et elle atterrit dans la soucoupe avec un léger tintement, tandis que le fond du liquide beigeasse se répandait sur la table.
– Holmes ! Mais…
– Taisez-vous, Watson !
Son ton était impérieux, son nez perçait l'air vif du matin et un rictus satisfait barrait son visage émacié.
Il tendit la main, paume ouverte vers le plafond, et la ficha sous mes yeux. Un étrange conglomérat informe, de couleur vaguement caca d'oie, s'offrait à ma vue.
– Que voyez-vous là, Watson ?
Sans crainte du ridicule, et quelque peu outré, je répondis :
– C'est une crotte de nez, Holmes…
Il ricana.
– J'en ai bien peur, Watson…
Je frissonnai.
– Je l'ai trouvée déposée négligemment sous le plateau de ma table de travail, en rentrant d'une fort instructive soirée qui me maintint hors de ces murs jusqu'à une heure tardive, voilà neuf jours…
Le fameux soir !
– Ce pourrait être une crotte de nez à moi, n'est-ce pas, Watson ? Pourquoi pas ? La logique voudrait que les crottes de nez que l'on trouve dans ma chambre soient les miennes.
J'opinai sans conviction.
– Mais non, Watson. Vous connaissez ma maniaquerie à propos des poussières, des cendres et des menus rebuts de la vie de tous les jours qui permettent de dater dossiers et couches de dossiers dans mon étude… Il m'arrive, je le concède, d'apposer le sceau d'une cire nasale sur certains documents afin de pouvoir, plus tard, dater la dernière consultation que j'en ai faite.
Il balança la tête comme un couperet.
– Mais je tiens de mes déjections nasales une comptabilité minutieuse, reprit-il.
Tendant vers moi un doigt vengeur, il asséna :
– Cette crotte de nez n'est pas à moi.
Je balbutiai.
– C'est sans doute la mère Hudson qui…
– Assez, Watson ! me coupa-t-il. Observez donc ce poil noir et épais incrusté au centre de la pièce à conviction. C'est évidemment un poil de moustache… Et celle de Madame Hudson n'est en aucun cas aussi sombre…
Je tapai du poing sur la table et fit tressauter la tasse de porcelaine dans sa soucoupe.
– Et bien soit, Holmes ! J'ai pénétré chez vous ce fameux soir, poussé par la curiosité. Voilà des semaines que vous ne me dites rien, qu'aucun projet, qu'aucune enquête ne vient nous sortir de la torpeur du quotidien. J'ai voulu…
Il prit un air navré.
– Assez, Watson. J'ai analysé cette… "chose". Elle est gorgée de cocaïne ! De la bonne et pure cocaïne que vous avez subtilisée dans mes affaires.
Je feignis l'indignation.
– Que ne m'en avez-vous demandé, mon cher Watson ? Je me serais fait un plaisir de vous en offrir. Mais aller en cachette renifler derrière mon dos. ! Ce n'est pas bien. Car s'il y a bien une chose que je déteste…
– C'est les mensonges, Holmes, je sais…
– Et les menteurs, mon cher Watson.   
    


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Commentaires (1)

1. Anne 12/04/2009

Mon cher Thomazeau, voilà une nouvelle rudement bien amenée !!!
Ce récit m'évoque un dîner saumonné, pourtant sans lien aucun...
Ce doit être le fruit d'une étrange association d'idées.
Salutations distinguées.

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