L'épopée du rock marseillais


    LA FANTASTIQUE EPOPEE DU ROCK MARSEILLAIS !
    
    Quand des minots se plaignent devant moi de vivre l’époque la plus sinistre de l’histoire de l’humanité, je leur rappelle avec tout le respect que je ne leur dois pas que mon grand père était à Verdun et mon père à Mauthausen, qui n’étaient pas vraiment des centres aérés. Et pour enfoncer le clou, je pourrais leur signaler que, pour ma modeste part, je fus l’un des pionniers de la fantastique épopée du rock à Marseille : sans doute le plus lamentable effort culturel de l’histoire de l’Art, un exemple inédit et heureusement sans suite de nullité musicale, où l’être et le néant s’annihilèrent par l’absurde dans les rares studios de répétition qui jalonnaient la ville.
    Tout était pourtant réuni pour faire de Marseille une ville rock. C’était un port, comme Liverpool, un haut lieu de la voyoucratie comme New York, la drogue y était distillée avec art – mais pour l’export uniquement – et la jeunesse dorée des quartiers s’ennuyait à cent balles de l’heure, glissées dans les flippers des bars les plus proches des grands lycées. Je vous parle d’un temps où la FNAC n’existait pas, encore moins le Virgin, une ère glaciaire d’avant les MacDo et les Quick, une époque sinistre où même l’OM ne réchauffait pas nos samedis après-midi oiseux, ayant été voilà peu renvoyée en D2. José Anigo avait une grosse moustache, des favoris, le cheveu se portait au mieux nuque longue, au pire au bas des fesses et le jean s’achetait pattes d’eph dans des « stocks américains » planqués dans des rues sombres. Pour danser le samedi soir, les temples de la culture « mia » se disputaient nos gambettes : le Montréal, le Disco Club, la Plage et le London… L’embarras du choix. Hormis James Brown, qui régnait en maître incontesté sur les pistes de danse phocéenne, point de salut. Cerrone ? Juvet ? El Bimbo ?
    De rares oiseaux efflanqués, hirsutes et mal embecqués tentaient bien de faire comme là-bas.… Woodstock ou Katmandou. Timides chevelus, risée des maffres qui s’interrogeaient à vive voix sur leur appartenance sexuelle. Autour de Gaffarel et de Scotto Musique, dans les annexes des bahuts, le Comptoir, l’Euro, le Gari, le Bar Olive, certains taquinaient la gratte en espérant gratouiller des taquines. D’horribles copies d’Ange ou de Yes massacraient une forme de rock en chambre qui se galéjait symphonique, mais n’était que pathétique. Il y avait bien des gangs de hardeux, Rush Rock’n Roll, Silver Skull, les précurseurs Jo Eddie Milton et les Parcmètres et les vendredi soir au Faust, mais c’était peu..
    C’était comme ça en 1974, 75… Les meilleurs musiciens de la ville hantaient le conservatoire de jazz et  rêvaient à Berkeley en assénant avec emphase des solos de basse chasse-mouche ou de navrantes papinades guitaristiques. Clarks au pied. Stanley Clarke au manche. Indigeste bouillabaisse jazz-rock… Des concerts ? Que nenni ! Des anciens se souvenaient vaguement avoir vu les Yardbirds aux Flots Bleus ou les Stones salle Vallier. Et pourquoi pas Rellys à l’Alcazar ?
    Alors comment survivre lorsqu’on a 15 ans et que le sang musical s’échauffe.
    Le tournant se produisit un soir de printemps 75 dans un petit cinoche du Rond Point du Prado, où jouait Doctor Feelgood. Nous devions êtres cinquante, cent peut-être, mais ce fut notre Forbach à nous. Oui, notre rage adolescente allait pouvoir se défouler ailleurs que sur nos parents, des balles de cuir ou nos petits camarades. A Saint-Charles, à Thiers, à Pagnol, à Victor Hugo,dans les caves et les garages, des petits Marseillais tentèrent alors d’assourdir méthodiquement leurs concitoyens. Nous serions punks où ne serions pas. Wild Child, Cops and Robbers, Bootleggers, Spécial Service, Lead Atomica, Nitrate. Il devint de bon ton de haïr tout le monde, les jazzeux, les hardeux, les baluchards… Nous allions faire le plein de 45 tous en import à Phono Montgrand. Dans les quartiers, l’étrange rythme chaloupé des Wailers commençait à percer entre le linge aux fenêtres. En ville, le Vévé ouvrait ses lourdes portes et le Campus accueillait des soirées pharma…
    La première fois que je suis allé voir Quartiers Nord, c’était avec la ferme intention de les détester. On m’avait dit qu’ils étaient de gros cakes, qu’ils jouaient du heavy metal, style honni. Bref, avec quelques perturbateurs de mes collègues, nous avions prévu de planter le oaï, de montrer à ces moustachus rouflaqués où battait désormais le cœur rock’n roll de la ville.
    Au lieu de cela, ce fut une claque de la taille de la Porte d’Aix, et nous nous retrouvâmes à la faire avec entrain. Punks ? Quartiers Nord l’étaient bien plus que nous, s’étant pris les alibofis dans la prise étant petits. L’énergie survoltée qu’ils dégageaient remuait tout autant les zygomatiques que les popotins. Quartiers Nord avait tout compris d’emblée : choisir ce nom revendicatif qui allait devenir un lieu commun, se saisir de l’héritage massilio-cake pour en faire une arme à double tranchant, acérée comme l’humour, fière comme l’amour… J’assistai ce soir-là au décollage-déconnage d’un OVNI bardé de guitares qui tourne encore dans notre Stratosphère. Mélange incongru de tous ces groupes inclassables qu’on ne peut pas ne pas aimer : Au bonheur des Dames fusionne avec Motorhead et fait écrire ses textes par Vincent Scotto. Comment se démoder alors qu’on est d’ailleurs, pas vraiment de cette planète-ci ? Normal, légitime, rassurant même que Quartiers Nord soit toujours là quand tous les autres groupes marseillais se sont dissous dans l’ennui, les querelles, l’incompétence ou dans des petites cuillers…

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Commentaires (1)

1. lisa 30/04/2011

des souvenirs qui remontent : l'insouciance de la jeunesse, des journées entières au lit, la quête de la fête du samedi soir, Marius au grand coeur, les embrouilles, les yeux doux aux videurs pour rentrer au concert gratos, le beau Fonzie avec ses tiags rutilantes, et les fêtes à Sanary...

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